Il fut un temps où l’on apprenait à un homme à tenir la porte à une femme sans que l’opération nécessite une mise au point doctrinale. Il fallait une porte, naturellement, une femme, un homme convenablement élevé et, dans les cas les plus sophistiqués, une poignée. L’humanité, qui avait connu la guerre de Cent Ans, les grandes invasions et plusieurs querelles théologiques autrement plus sérieuses, semblait pouvoir venir à bout de cette difficulté sans comité d’experts.

Les choses sont devenues un peu plus compliquées.

Aujourd’hui, tenir la porte à une femme peut paraître tour à tour galant, charmant, désuet, paternaliste ou simplement poli, selon la personne, le lieu et l’humeur générale de l’époque. Certains hommes hésitent donc. Faut-il s’effacer ? Laisser passer une femme ? Passer devant ? Attendre ? Faire comme si l’on n’avait vu personne et laisser le mécanisme de fermeture automatique trancher souverainement la question ?

On pourrait répondre que nous parlons seulement d’une porte. Ce serait pourtant manquer une partie du sujet. Le savoir-vivre s’intéresse précisément à ces gestes minuscules qui semblent n’avoir aucune importance jusqu’au jour où ils disparaissent. Un salut, une chaise avancée, un manteau aidé, une porte retenue : tout cela appartient à ce petit théâtre quotidien dans lequel chacun montre, souvent sans même y penser, la place qu’il consent à laisser aux autres.

Les bonnes manières commencent souvent là où l’on accepte de ne pas être seul au monde.

C’est aussi l’un des principes qui traversent l’univers des Éditions L’Honnête Homme, maison consacrée au savoir-vivre, à l’élégance et à la formation du caractère.

Alors, faut-il encore tenir la porte à une femme ? Oui, mais pas pour les raisons caricaturales que l’on imagine parfois.

Tenir la porte à une femme : que dit réellement le savoir-vivre ?

Gentleman tenant la porte à une femme à la Belle Époque
À la Belle Époque, tenir la porte à une femme faisait partie des gestes codifiés de galanterie et de savoir-vivre.

Commençons par une règle assez simple, qui évite déjà bien des complications : lorsqu’on ouvre une porte et que quelqu’un se trouve juste derrière soi, on ne la laisse pas se rabattre sur lui. Les usages contemporains du savoir-vivre ont largement généralisé cette règle, qui vaut désormais pour tous. Homme ou femme, jeune ou vieux, connu ou inconnu, celui qui suit n’a pas vocation à recevoir un battant dans le nez au nom de la modernité.

Tenir une porte relève donc d’abord de la politesse ordinaire.

Le geste consiste moins à réciter une règle qu’à regarder autour de soi. Celui qui ouvre la porte remarque qu’une autre personne arrive, ajuste légèrement son mouvement et lui facilite le passage. Cela dure deux secondes. C’est peu, mais cela suppose déjà cette qualité devenue assez rare dans les lieux publics : avoir conscience qu’on n’est pas seul.

Lorsqu’un homme accompagne une femme, toutefois, la tradition ajoute une nuance. Les anciens manuels de bonnes manières sont très clairs sur ce point : l’homme ouvre la porte, s’efface et laisse passer la femme qu’il accompagne. Le Dictionnaire du savoir-vivre publié en 1907 décrit précisément cet usage. Rien n’oblige pour autant à transformer l’entrée d’une brasserie en réception à Versailles. Il ne s’agit ni de s’incliner jusqu’au parquet ni de donner à la scène une solennité qu’elle n’a pas.

L’élégance réside au contraire dans la discrétion du geste.

Il existe d’ailleurs un signe assez sûr pour reconnaître une politesse mal comprise : elle devient spectaculaire. Lorsqu’un homme se met en scène en ouvrant une porte, puis attend que chacun mesure la finesse de son éducation, la courtoisie a déjà commencé à sentir la réclame.

La situation commande également la règle. Une femme est âgée, enceinte, chargée de sacs, encombrée d’une poussette ou se déplace difficilement ? La question ne mérite pas de dissertation. On l’aide. Le savoir-vivre masculin qui empêcherait d’agir sous prétexte que le protocole n’a pas encore tranché le cas précis serait une discipline assez curieuse.

Le bon sens reste supérieur au protocole.

Pourquoi les hommes tenaient-ils traditionnellement la porte aux femmes ?

Gentleman moderne tenant la porte à une femme
Tenir la porte à une femme reste aujourd’hui un geste de galanterie et de courtoisie lorsqu’il est naturel et discret.

Si l’on veut comprendre ce geste, il faut se souvenir que les anciennes règles de savoir-vivre formaient un système beaucoup plus vaste de préséance. L’âge, le sexe, le rang, la fonction ou la position sociale déterminaient en partie qui saluait le premier, qui entrait avant l’autre, qui était présenté à qui, qui s’asseyait où. La politesse ne flottait pas dans l’air comme une vague disposition à être gentil ; elle organisait très concrètement les rapports entre les personnes.

La galanterie s’inscrivait dans ce système. L’homme accordait à la femme certains égards particuliers : il lui cédait le passage, ouvrait la porte, avançait une chaise, l’aidait à mettre son manteau. Ces usages peuvent aujourd’hui paraître très codifiés, voire excessifs, mais ils formaient un langage social cohérent.

La galanterie n’était pas un geste isolé : elle appartenait à tout un système d’égards.

Il serait donc assez artificiel de prendre un seul geste, celui de tenir la porte à une femme, et de le juger comme s’il était né hier matin dans un hall d’immeuble.

Le plus amusant est que certaines règles très nobles peuvent avoir des origines extrêmement matérielles. L’historien et sociologue Felix Bathon s’est ainsi intéressé à l’histoire du fait de tenir une porte et évoque notamment le rôle possible des robes à cerceaux et des crinolines. Ces vêtements volumineux rendaient évidemment le franchissement de certaines ouvertures moins aisé. Il n’est donc pas impossible qu’une part de la grande tradition galante européenne ait été favorisée par une réalité assez prosaïque : certaines robes passaient mal dans les portes.

Ainsi vont les civilisations. Elles produisent Racine, Chartres, le droit romain, saint Thomas d’Aquin et, à l’occasion, quelques règles pratiques destinées à empêcher une crinoline de se coincer dans une embrasure.

Cela rappelle surtout une chose : les usages de politesse ne naissent jamais complètement au hasard. Ils proviennent d’un mélange de contraintes, de représentations, de rapports sociaux et d’habitudes qui finissent par prendre valeur de symbole. Puis la société change, tandis que certains gestes demeurent.

Faut-il encore tenir la porte à une femme aujourd’hui ?

C’est à cet endroit que la pauvre porte, qui n’avait jusque-là rien demandé à personne, se retrouve entraînée dans les débats de société.

Pour certains, tenir la porte à une femme relève d’une galanterie aimable. Pour d’autres, le geste porte encore la marque d’anciens rôles masculins et féminins. Les sciences sociales se sont d’ailleurs intéressées à cette question : plusieurs travaux montrent que le même comportement peut être interprété différemment selon le contexte. Tenir la porte peut être perçu comme une simple aide, une convention de courtoisie ou un geste attaché aux rôles traditionnels de sexe.

Cela ne signifie pas qu’il faudrait désormais effectuer une analyse sociologique avant chaque poignée. Cela signifie seulement que le sens du geste n’est plus aussi univoque qu’il pouvait l’être dans certains milieux au début du XXe siècle.

La bonne nouvelle est que le problème se résout assez facilement.

Tenir la porte à une femme ne signifie évidemment pas qu’on la pense incapable de l’ouvrir. Cette objection revient régulièrement, et l’on s’étonne presque d’avoir à la formuler. Une femme adulte maîtrise généralement le fonctionnement d’une porte avec une efficacité satisfaisante. Elle sait aussi mettre son manteau et déplacer une chaise. Ce n’est pas la question.

La galanterie commence précisément là où l’aide n’est pas indispensable.

Elle consiste à manifester une attention, non à constater une incapacité. Un homme qui ouvre la porte à une femme ne lui dit pas : « Sans moi, vous seriez condamnée à rester sur le trottoir. » Il lui dit simplement, par le geste : « Je fais attention à vous. »

La courtoisie est souvent inutile au sens pratique, mais essentielle au sens relationnel.

Ce langage peut plaire ou non. Certaines femmes apprécient ces marques de galanterie, d’autres les jugent trop codifiées, surtout dans un cadre professionnel. Les règles contemporaines d’étiquette tendent d’ailleurs à devenir beaucoup plus neutres dans ce contexte : celui qui arrive le premier tient la porte, tout simplement.

Le gentleman n’a donc aucune raison de transformer sa galanterie en croisade. Si une femme apprécie ce type d’attention, il serait assez absurde de s’en priver sous prétexte de conformité idéologique. Si elle indique clairement qu’elle n’en veut pas, il serait tout aussi absurde d’insister.

La courtoisie qui s’impose de force porte assez mal son nom.

Le gentleman ne tient pas la porte pour recevoir une médaille

Un autre travers mérite d’être évité. Certains accomplissent un geste de politesse comme s’ils venaient de sauver quelqu’un d’une maison en flammes, puis attendent le remerciement avec une attention presque judiciaire.

Bien sûr, remercier celui qui vous tient une porte est normal. Le « merci » appartient lui aussi aux bonnes manières. Mais la politesse n’est pas une transaction. Celui qui agit correctement ne passe pas ensuite à la caisse pour exiger sa gratification morale.

Vous avez retenu une porte trois secondes. Vous n’avez pas traversé la Manche à la nage avec une dame sur le dos.

Cette distinction est importante, parce qu’elle sépare la véritable courtoisie de la recherche d’approbation.

Un gentleman ne se comporte pas convenablement pour être félicité : il le fait parce qu’il estime que c’est la bonne manière d’agir.

Ceux qui souhaitent approfondir cette conception du gentleman, du savoir-vivre ou de l’élégance peuvent également parcourir la boutique complète des Éditions L’Honnête Homme et l’ensemble de ses ouvrages.

Comment tenir correctement la porte à une femme ?

Après l’histoire, la sociologie et les grandes destinées de l’Occident, il faut tout de même finir par expliquer comment tenir la porte à une femme correctement.

La première règle est simple : ne tenez pas la porte trop tôt. Lorsqu’une personne se trouve juste derrière vous, retenez-la. Si elle est encore à dix ou quinze mètres, poursuivre ostensiblement l’attente revient à lui imposer une obligation assez gênante : courir pour ne pas vous faire patienter.

On connaît tous cette petite scène. Une personne tient la porte beaucoup trop loin. L’autre aperçoit son bienfaiteur, comprend qu’elle doit désormais accélérer et se lance dans ce demi-trot ridicule auquel aucune civilisation digne de ce nom ne devrait contraindre ses membres.

La courtoisie devient maladroite lorsqu’elle oblige l’autre à modifier son comportement pour vous remercier de votre courtoisie.

Lorsqu’un homme accompagne une femme, le geste traditionnel est beaucoup plus simple. Il ouvre la porte, la maintient, se décale légèrement et laisse passer la femme. Puis il la rejoint. L’affaire n’exige ni commentaire ni mise en scène.

Un geste élégant est généralement d’autant plus réussi qu’il paraît aller de soi.

Il existe cependant des situations où l’homme peut naturellement passer devant. Si le lieu est inconnu, difficile d’accès, dangereux ou s’il faut guider, montrer le chemin ou s’adresser à quelqu’un, il peut prendre les devants. Le fameux « les dames d’abord » n’est pas une règle mécanique applicable jusqu’à l’absurde.

Le savoir-vivre n’a jamais eu pour vocation de rendre la vie plus compliquée.

Lorsqu’il y parvient, c’est généralement que quelqu’un l’a mal compris.

Et lorsqu’il ne s’agit pas d’une femme ?

Oui, il faut aussi tenir la porte à un homme.

Ce rappel pourra décevoir les plus stricts défenseurs de la galanterie sélective, mais il est nécessaire. Une personne âgée, un homme chargé de cartons, un enfant, un livreur, quelqu’un qui vous suit de près : tous ont droit à un minimum de courtoisie.

La galanterie n’est donc pas l’opposé de la politesse générale. Elle en est une forme particulière. Un homme peut parfaitement tenir la porte à tout le monde et accorder, dans certaines circonstances, une attention plus marquée aux femmes.

Cela permet au passage de distinguer assez efficacement la galanterie de la séduction. Celui qui tient la porte à sa mère, à une vieille dame, à la femme qu’il accompagne et à l’homme âgé qui arrive derrière lui manifeste probablement une habitude de courtoisie. Celui qui ne la tient qu’aux femmes de vingt-cinq ans qu’il trouve séduisantes poursuit peut-être un programme légèrement différent.

Il ne faut pas confondre tradition chevaleresque et prospection commerciale.

Tenir une porte : un geste minuscule qui révèle beaucoup

Gentleman aidant une personne âgée à monter dans un bus
La courtoisie ne se limite pas à la galanterie : elle consiste aussi à prêter attention aux personnes qui nous entourent.

Au fond, si la question mérite un article, ce n’est pas parce que les portes occupent une place centrale dans l’histoire de la pensée occidentale. C’est parce qu’elles offrent une sorte de test très simple de l’attention portée à autrui.

Le savoir-vivre est souvent présenté comme un catalogue de règles un peu poussiéreuses : quel couvert utiliser, qui saluer, comment présenter deux personnes, de quel côté marcher. Pourtant, derrière toutes ces conventions se trouve un principe plus élémentaire : ne pas considérer sa propre personne comme le centre exclusif de la scène.

C’est précisément le type de règles et de situations abordées dans le blog « Savoir-vivre et vie quotidienne » de L’Honnête Homme, consacré aux usages, à la politesse et aux bonnes manières.

Tenir une porte, c’est voir celui qui vient derrière. S’effacer, c’est admettre que l’autre peut passer avant soi. Attendre quelques secondes, c’est accepter que son propre mouvement ne soit pas toujours prioritaire.

Beaucoup de règles de politesse ne sont, au fond, que différentes manières d’enseigner une même chose : l’existence des autres.

Voilà sans doute pourquoi ces petits rites résistent si bien.

Une société peut évidemment fonctionner sans eux. Personne ne prétend que l’Occident s’effondrera demain parce qu’un homme aura oublié de retenir une porte automatique. Les historiens disposent, pour expliquer la chute des civilisations, d’hypothèses légèrement plus ambitieuses.

Mais une vie sociale composée uniquement d’individus qui avancent sans regarder autour d’eux devient rapidement désagréable.

Le savoir-vivre ne sauve peut-être pas les empires ; il rend au moins la vie commune plus supportable.

Et ce n’est déjà pas rien.

Pour prolonger cette réflexion par des ouvrages consacrés précisément à ces usages, on peut aussi découvrir la sélection de livres « Savoir-vivre et bienséance » de la boutique L’Honnête Homme.

Alors, faut-il encore tenir la porte à une femme ?

Oui.

Pas parce qu’elle serait incapable de l’ouvrir, ni parce que toutes les règles de 1907 devraient être restaurées avec le Code civil de Napoléon et les fiacres. On peut tenir la porte à une femme simplement parce que l’on considère qu’une attention discrète, lorsqu’elle est bien reçue, reste une jolie manière de se comporter.

On la tiendra aussi à l’homme qui arrive derrière, à la personne âgée qui avance lentement, au livreur encombré de cartons ou à la mère qui lutte avec une poussette.

Le gentleman n’a rien à perdre à être courtois avec tout le monde et plus galant lorsque les circonstances s’y prêtent.

Quant à savoir si tenir la porte constitue véritablement le dernier vestige de la civilisation occidentale, il est sans doute trop tôt pour se prononcer. Quelques bastions tiennent encore.

Mais, par prudence, ne lâchez pas la porte.

Pour aller plus loin sur le sujet

Chambon, M. (1907). Dictionnaire du savoir-vivre. P. Lethielleux.
L’ouvrage décrit notamment les règles entourant le franchissement d’une porte entre un homme et une femme et constitue une source précieuse pour comprendre les usages français du début du XXe siècle.

Bathon, Felix (2018). « Holding doors for others – A history of the emergence of a polite behavior ». InterDisciplines. Journal of History and Sociology, 9(2).
Une étude historique et sociologique spécifiquement consacrée à l’apparition de l’habitude de tenir la porte, avec notamment l’hypothèse du rôle joué par l’évolution du vêtement féminin.

Harris, Mary B. (1992). « When Courtesy Fails: Gender Roles and Polite Behaviors ». Journal of Applied Social Psychology, 22(18), 1399-1416.
Cette recherche étudie différentes formes de comportements courtois et leurs liens avec les attentes sociales associées aux rôles masculins et féminins.

Yoder, Janice D., Hogue, Mary, Newman, Robert, Metz, Linda & LaVigne, Tonya. « Exploring Moderators of Gender Differences: Contextual Differences in Door-Holding Behavior ». Journal of Applied Social Psychology, 32(8), 1682-1686.
Un travail particulièrement intéressant sur la manière dont le fait de tenir la porte peut changer de signification selon le contexte social.

Emily Post Institute. « Traditional Gendered Courtesies » et « Gender and Business Etiquette ».
Une référence contemporaine utile pour observer l’évolution des anciennes règles de galanterie vers des règles de courtoisie plus neutres, notamment dans l’univers professionnel.

Le gentleman ne se met jamais en avant.

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